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Musique sur Berlin
Berlin est toujours, avec Lucerne, la pierre miliaire de l’année abbadienne. Le retour à Berlin est toujours émouvant, tant Abbado est aimé là-bas, d’une manière naturelle et chaleureuse, sans les excès fanatiques qu’on peut voir çà et là : le dimanche 20, le public de Berlin, debout applaudissait et rappelait après la sortie des musiciens son chef favori, en marquant la fin de la Symphonie n°3 de Brahms par son silence recueilli : il reprenait ses habitudes d’il ya quelques années. Cet amour sympathique d’Abbado, on pouvait aussi le voir dans une petite exposition au Foyer Sud appelée « Salute Claudio », quatre vitrines modestes, remplies de photos connues ou inconnues, qui présentaient un Claudio plus intime, simple, disponible, souriant, tel qu’en lui-même les berlinois le gardent dans le cœur. Dans cette ambiance bon enfant, pour un concert fortement attendu comme chaque année, un changement de programme de dernière minute ajoutait le concerto pour violon de Bach (BW1052) à celui de Weill comme en écho. L’un exclusivement marqué par les cordes traditionnellement somptueuses, l’autre au contraire sans cordes (sauf les contrebasses) mais avec les vents phénoménaux de Berlin, emportés par Albrecht Mayer (hautbois) Emmanuel Pahud (Flûte) Stefan Dohr (Cor). Kolja Blacher, ancien premier violon solo de l’orchestre fait une carrière de soliste qui croise souvent les concerts d’Abbado. La partie soliste du concerto de Bach et celle du concerto de Weill semblent dialoguer à distance, en contrepoint Weill semble d’ailleurs plus sage dans son écriture pour le soliste que dans son écriture pour les vents et les percussions, résolument tournée vers la modernité. Ce jeu des contrastes passionne, et la chair des cordes dans le Bach, et la virtuosité sans faille de l’orchestre à vents dans le Weill, laissent pantois. Beaucoup de spectateurs n’aiment pas Weill, mais tous reconnaissaient l’incroyable exploit technique et artistique de l’orchestre, au service du maître bien aimé. Si le Weill est plus habituel (on l’a entendu fréquemment ces derniers temps), le Bach d’Abbado, très influencé par le courant « baroque » (le continuo du violoncelle de Georg Faust, du violone de Klaus Stoll) reste tout de même à distance d’une interprétation archéologique, et sonne résolument moderne, autre, ailleurs. En ce sens, il y a une pleine cohérence avec sa lecture des brandebourgeois d’un Bach énergique, rythmé, voire acrobatique ( notable chez Blacher).
La troisième symphonie de Brahms a néanmoins été le clou de ces soirées. J’ai entendu le concert du 19 et celui du 20 radicalement et étonnamment différents : Abbado a dessiné deux ambiances diverses, avec des musiciens et un son à chaque fois époustouflants : le 19, un ton pas forcément grave, mais fort mélancolique, un peu triste, qui laisse en bouche une légère amertume, une symphonie des adieux où les fortissimos semblent plus retenus, où le second mouvement saisit par son sérieux, où le dernier mouvement s’efface par le pianissimo final, comme une sorte de sanglot. Le 20, l’univers a totalement changé: les musiciens semblent plus engagés, l’interprétation plus intense, plus tendue, plus urgente, dessine des paysages qui rappellent les fresques de Sibelius ou Dvorak. Le public est littéralement suspendu à cet univers profondément charnel (quel premier mouvement !) d’une perfection qu’on pensait impossible à atteindre, qui secoue encore longtemps après le concert. Plus de tristesse, mais un allant, un engagement, une volonté de futur que l’on ne lisait pas la veille et surtout le dessin d’une architecture beaucoup plus marquée, Abbado propose des parcours très variés, un passage fluide de l’énergie à la retenue, de l’épique au lyrique, aidé en cela par le parcours des solistes de l’orchestre, dont certains ont été inouïs. Est-il besoin de répéter que l’orchestre a été à la hauteur de sa réputation, comme toujours : il retrouve avec Abbado une liberté de jouer, une sensualité qui se débride, et qui tranche avec l’impression qu’on avait eu à Paris début mars. Là où Rattle semble dessiner un canevas (un corset ?) imposé par lequel les musiciens doivent passer, Abbado laisse jouer, avec des gestes minimaux, avec çà et là un sourire, une inflexion du visage que les musiciens perçoivent immédiatement, dans une relation d’une rare intimité, des musiciens dont on citera une fois encore, et toujours, les extraordinaires Stefan Dohr et Albrecht Mayer ! Le cor de Dohr est d’une incroyable suavité, d’une douceur ineffable, un fil sonore à peine esquissé qui dessine tout un paysage, toute une ambiance, quant à Mayer, il suit la moindre inflexion du chef, et semble prolonger ses désirs à chaque respiration comme si le bras d’Abbado se transformait en hautbois : du grand, du très grand art. Cette joie profonde, cette communion intense, on ne l’éprouve (presque) qu’à Berlin ? L’ambiance festivalière et festive de Lucerne ne procure pas la même sensation de bien être, même si elle procure l’admiration éperdue. Et les concerts du Philharmonique de Berlin en tournée sont souvent des rendez-vous de la Jet Set( La Jet Set elle était ce samedi au Staastoper, pour Manon avec Barenboim, Netrebko, Villazon) A la Philharmonie en revanche, il y a quelque chose de naturel, de familier, voire – étrange à dire – de familial, comme si l’art était là, à portée de main, au quotidien, on ne ressent ce bien être dans aucun autre lieu que la Philharmonie, cet espace miraculeux au service de la magie de la musique.
Date de création : 21/05/2007 @ 23:20
Dernière modification : 29/03/2010 @ 12:34
Catégorie : Chroniques du Wanderer
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